Normandy Tales

New comic book project.
Esquisses pour un projet BD.
Stylo bille sur papier.





Du regard sur l'édition indé

Je ne poste jamais d'avis sur quoi que ce soit, sur le net tout le monde donne déjà toujours son opinion sur tout. Beaucoup d'air brassé dans le vide en général. Or c'est vrai qu'à toujours rester silencieux, on pense souvent qu'on n'a rien à dire ou pas de prise de position. Mon attitude tacite découle plutôt d'un ras-le-bol, blasé, général et du fait que je n'ai pas envie de perdre du temps à m'expliquer ou me heurter aux esprits obtus, je n'ai pas une âme de Don Quijote,  j'serais plutôt Rocinante, et je préfère égoïstement allouer ce temps à mes créations plutôt qu'à causer, surtout si au final personne n'écoute personne, le nez dans son nombril.
Exceptionnellement je sortirai de mon mutisme consenti pour faire un point sur mon expérience BD.


RUSSEL 1 an après




L'immersion dans l'univers de l'édition indé ne m'a malheureusement pas surprise concernant l'état des lieux de sa situation chaotique. Le rapport vis à vis du public, des médias, des éditeurs. 

Déjà, c'est vrai qu'extérieurement on ne se rend pas toujours bien compte du boulot que ça représente. Donc pour résumer vite fait RUSSEL en chiffre, c'est plus de 8 mois de boulot sans aucun salaire perçu. Une micro-édition avec diffusion sporadique suivant le diffuseur et les librairies qui en dépendent. C'est un très petit nombre d'exemplaires auteurs offerts, donc une fois qu'on a fait la famille, la belle-famille et les amis proches, ben voilà quoi... C'est 1 euro perçu sur un exemplaire vendu. Ouais. Pour rappel, le petit graphique que j'avais posté une fois : http://www.editions-humanis.com/combien-gagne-auteur.php  (40 % pour les libraires, quand je vois qu'ils sont toujours en train de chouiner vis à vis d'Amazon, ça me fait doucement marrer...) Quand alors derrière cela, je dois me heurter à des gens qui s'attendent à ce que je leur offre gratis un exemplaire - "ben oui t'as publié ton bouquin, tu peux bien m'en filer un, normal quoi, t'as le melon déjà !" - ça a tendance à m'irriter un tantinet. Sachant donc, calcul rapide, que si j'en offre un, c'est forcément de ma poche, 13 euros, donc je dois en vendre 13 exemplaires derrière pour espérer me rembourser. En gros, hein.
(attention je n'inclus évidemment pas les potes à qui j'ai offert de bon coeur mes exemplaires!! je parle uniquement des rencontres fortuites et alpaguées sur le net)
Bon clairement RUSSEL, c'était l'aboutissement d'un rêve, je ne l'ai pas fait pour gagner un centime et je savais pertinemment dès le départ que j'allais devoir mettre la main au porte-monnaie pour le concrétiser. Donc je ne me plains pas à ce niveau-là. On ne fait pas dessinateur de BD pour gagner sa vie, ça se saurait, hein ! Par contre, l'attitude "tu m'files une BD gratos", ouais là, par rapport à tout cela, ben ça me gonfle.

Quand on fait un BD très ciblée, il faut s'attendre à ne toucher que ce coeur de cible très spécial, très-très restreint. C'était complètement voulu de ma part, je l'assume. On n'est qu'un tout petit groupe de trentenaires mordus de ciné bis, à se marrer devant Critters, à connaître le nom d'acteur du TallMan de Phantasm et à réciter les répliques de Tremors par coeur. Aux US, effectivement il y a davantage d'amateurs du genre mais en France, on se sent bien seul dans ses délires parfois... Alors ouais les personnes comme ça se comptent sur les doigts de la main mais c'est d'autant plus trippant de les rencontrer et d'échanger avec elles sur la culture nanardesque, c'est juste inestimable ! Et rien que pour ça, je suis contente que RUSSEL ne soit pas grand public et puisse paraître banal et insipide, voire nase, aux non-initiés. Car quand on tombe sur la personne parmi 500 autres qui va te parler de Killer Klowns, t'as l'impression de faire partie d'un gang ultra select' de Goonies-du-B-movie et c'est juste le kif !!
En revanche, il y a évidemment le revers de la médaille, et certaines confrontations vis à vis du public n'en demeurent pas moins frustrantes et blessantes parfois.
Je ne compte plus le nombre de fois où j'ai entendu des "c'est pas pour les enfants?" "bah y a pas de couleurs dedans?" "c'est spécial" "c'est quoi ce format, c'est pas une vraie BD?" (le format comics en France, ça ne passe pas bien encore....) "c'est toi qui fais les textes aussi?" (avec l'étonnement "déjà c'est bien qu'une fille sache dessiner, faut pas espérer qu'elle sache écrire en plus") 
Le regard consensuel aussi de l'interlocuteur qui s'imagine que parce que t'es une nana, tu dois dessiner des personnages style bobo tout en rose pour le magazine Paulette.... Là c'est un autre débat sur lequel je ne préfère pas me lancer sous peine de passer par un langage fleuri très rapidement.

J'en viens alors à la presse et aux médias en général.
Aucun étonnement sur le "comment fonctionne le monde" pour ma part, hélas. 
T'es petit on t'ignore, t'es connu on te lèche le cul. Enfin pour résumer quoi. Le snobisme et l'élitisme dans le milieu artistique sont assez affligeants. Dans tous les milieux, ceci dit.
A la sortie de RUSSEL, j'ai demandé la permission de poster sur divers forums BD et autres. Je me suis vue souvent refoulée. Ouiiiiii maiiiiiis boooon. Pas de flood hein. Encore j'aurais posté direct sans demander l'avis, je dis pas. Mais clairement j'ai senti que je gênais, que ça n'intéressait personne. Alors que dès que t'es publié chez Dargaud, Casterman, Soleil, Delcourt, j'en passe, alors là évidemment, on te fait des chroniques direct, on t'interview, on te créée une page dédiée.... C'est cool quand on ne fait jamais de distinction dans ce monde idéal, n'est-ce pas ? T'as l'impression d'être à l'entrée d'une boîte VIP huppée où le vigil reluque tes baskets sales... 'Tain j'ai marché dans un truc pas clair... Genre tu déranges, t'as rien à foutre là, bah reviens quand t'auras vendu 10.000 exemplaires, grosse !
Idem pour les festivals. Evidemment, qui dit petite maison d'édition, dit petit festival. Et parfois du coup t'es obligé malheureusement de refuser parce qu'ils ne peuvent pas te défrayer et toi ça te coûte un bras de te déplacer. Ben ouais quoi, là encore faut être bankable pour les "gros" festivals.
Je passe sur ceux qui imaginent l'artiste suivant le cliché bossant dans un studio avec tout un tas de peintres bohèmes et torturés, ou surfant sur le web à faire tout un tas de trucs psyché cross-médias, ou encore à philosopher sur le monde dans des cafés bobo en sirotant un verre d'absinthe, avec des ouèèè-euh à chaque fin de phrase et évidemment quand ils tombent sur ma gueule en t-shirt Bmovie, à bosser chez moi sur un coin de table, adepte du système D et du bricolage maison, ben ça finit en "aaaaaah" bien appuyé et une moue qui résume parfaitement le cliché que la plupart des péteurs plus haut que leur cul ont de "l'artiste". Cliché qui fait que j'en viens aussi à détester le mot artiste.
Donc ouais, t'es tout content, t'as sorti ta BD, tu tiens ton album dans les mains, ton rêve, et pis là.......tout le monde s'en cogne ! Bon c'est chichement résumé mais pour caricaturer c'est un peu ça. C'est mignon ton rêve, mais sois-gentille, reviens quand il sera bankable, là on s'intéressera peut-être à toi !

Parce qu'on est dans un monde où l'on met les gens dans des cases et l'on établit leur valeur suivant le barreau de l'échelle de la popularité et du prestige sur lequel ils ont réussi, péniblement ou pas, avec de l'aide ou pas, en se cassant la gueule ou pas, à grimper.

Ceci dit, heureusement il y a des exceptions, il y a des coups de pouce qui font plaisir et des gens qui voient au-delà de leur propre intérêt.
Je tiens à remercier la librairie Label Bulles au Havre. Ils ont toujours été sympa et prévenants avec moi, ce qui fait d'ailleurs que je n'ai jamais foutu les pieds dans une autre librairie BD pour essayer de vendre Russel. Je place connement la loyauté avant le profit, donc évidemment pour le côté pub, ça n'aide pas mais quand on est conne on ne se refait pas hein ! La librairie Plein Ciel, avec un accueil très souriant pour une séance de dédicace malgré ma petitesse dans mon domaine. Un énorme merci à Franck pour cela également. 
Un merci tout particulier à Bastien et sa librairie Au Comptoir des Bulles à Valenciennes. Un accueil énorme, beaucoup de gentillesse et en plus de la Karmeliet dans la supérette du coin !! 
Merci au Havre Info pour sa petite chronique, feu-Metaluna, et Hard Rock Mag. J'ai peut-être du en zapper, désolé je n'ai pas tout eu.
Merci à Eric Hérenguel d'avoir apprécié Russel et d'avoir dit qu'il était le digne héritier de Kran. Cette pensée est un immense cadeau pour moi.
Merci à Twinny, Morgan, William&GSS, Mag&Alex, Marine&Francis d'avoir tweeté, RT, blogué ou posté des avis sur divers sites. (j'espère que je n'oublie personne sinon vous avez le droit de gueuler, mea culpa, je fais de mémoire et j'suis vieille...)
Oui je préfère ne citer que les gens qui sont super sympas et ne pas nommer ceux qui ne le sont pas, car les premiers le méritent davantage.
Merci aux amis qui ont acheté la BD et en ont parlé autour d'eux. (bon la famille et le cercle amical proche j'en parle pas, ça coule de source)
A cela d'ailleurs je tiens à rajouter que je ne demande pas qu'on apprécie RUSSEL et qu'on l'achète uniquement parce qu'on me connait. Je comprends très bien qu'on n'accroche pas et qu'on préfère dépenser dans autre chose. Moi-même je n'aime pas forcément tout ce que font les potes artistes que je côtoie et je sais ô combien qu'on est obligé parfois de faire des choix dans ses dépenses de loisirs. C'est une question de goût et je n'en ai jamais voulu à qui que ce soit de ne pas aimer mes créations. Pour le coup, ça m'énerve au plus haut point quand on me dit "j'ai pas acheté ta BD parce que j'ai pas de sous en ce moment" et que deux jours après la personne poste tout ce qu'elle vient d'acheter sur le net ou en brocante. Je préfère largement l'honnêteté et qu'on décline par un "c'est pas ma tasse de thé". Je ne me vexerai pas. Je m'en tape complètement qu'on n'achète pas RUSSEL, je ne l'ai jamais exigé de personne mais en revanche qu'on me prenne pour une conne, là ouais ça me dérange.
Je passe sur ceux qui m'avaient promis plein de pub avant la sortie et qu'une fois la BD dans les bacs, c'est bizarre, ben j'ai rien vu venir. Sur ceux que le fait d'être éditée a fait sortir du bois pour voir s'il n'y avait pas un truc à glaner par derrière. Les belles promesses et les faux-culs habituels, ah et les charognards... le lot de tout un chacun.


Donc oui, l'éclosion de RUSSEL s'est faite dans la douleur et parfois dans la désillusion. Et je ne parle pas de contrariétés plus intestines engendrées par l'édition en elle-même. Là encore c'est un autre débat... Mais c'est aussi pour moi un rêve que je ruminais depuis des décennies. Alors même si on ne me prend pas plus au sérieux malgré cela, si l'argent est plus sorti de mes poches qu'il n'y est entré, malgré deux burnouts, des pertes de sommeil et une misanthropie fortement accrue, je ne regrette en rien l'expérience et même si ce n'est pas assez bien pour les bobos snobinards de l'édition, moi je suis très fière de mon humble petit album plein de blagues grasses et de bite-garou !

Voilà je crois que j'ai parlé pour les 3 prochaines années, là.

ET tant que je suis dans le billet d'humeur, petit dessin recyclé de ras-le-bolisme. Ma présence ténue sur le net depuis quelques mois va se prolonger avec un tri dans mes fréquentations virtuelles et niveau boulot. Pour le bien de ma santé mentale. Car à trop tirer sur la corde, on oublie parfois qu'elle peut rompre. Ma corde est très robuste, mais quand ça pète, c'est définitif. Et puis j'en ai marre d'avoir une gueule de paillasson.